Daniel Munduruku, un écrivain-éducateur

« Letra viva », découverte de la littérature brésilienne contemporaine (n°4)
Du 9 au 13 octobre 2013, le Brésil était l'invité d'honneur de la Foire du livre de Francfort, et présentait pour l'occasion une délégation de soixante-dix écrivains. Avant même le début de cette rencontre littéraire, notre série "Letra viva" nous avait permis de découvrir quelques-uns de ces auteurs. Grâce à notre présence à Francfort, nous avons pu aller à la rencontre des écrivains, et nous poursuivons donc notre série avec un focus sur Daniel Munduruku.
Quand Daniel Munduruku prend la parole, il a cette voix calme et posée qui énonce pourtant des choses graves, et ce sourire discret qui donne envie de l’écouter. Daniel Munduruku est un écrivain-éducateur, un humaniste qui, depuis une quinzaine d'années, a choisi d'œuvrer pour la compréhension entre les peuples à travers la parole et l’écriture.
Né en 1964 dans un petit village de la tribu munduruku, à Belém (Etat du Pará), il était l’unique auteur indigène présent à la Foire du Livre de Francfort, au sein d’une délégation de soixante-dix écrivains. Arborant un tee-shirt sur lequel on pouvait lire « Présidente Dilma, n’ignorez pas nos peuples indigènes. Nous voulons discuter », il n’a cessé d’attirer l’attention de ses auditeurs sur la richesse culturelle des plus de 250 peuples indigènes recensés au Brésil.
Vivant aujourd’hui à Lorena dans l’Etat de São Paulo, où il dirige la « Maison des savoirs ancestraux », Daniel Munduruku trouve dans l’écriture une façon de maintenir son lien avec la culture indigène. Ses contes et essais, adressés souvent aux enfants mais dont les leçons s'avèrent aussi précieuses pour les adultes, sont lus dans de nombreuses écoles du Brésil, et lui ont valu plusieurs récompenses, telles que le prix Jabuti en 2004 ou une mention d’honneur du Prix Unesco 2003 de littérature pour enfants. Alors que certains de ses livres ont déjà été traduits en anglais, en espagnol ou même en coréen, on attend toujours la première traduction en français…
****
François Weigel : Vous avez coutume de dire : « je ne suis pas un indien ». Pourquoi cet embarras face au mot « indien » et pourquoi l’avoir pourtant utilisé dans le titre de votre livre le plus célèbre, Coisas de Índio [Choses d’indien], paru en 2003 ?
Daniel Munduruku : Le titre de mon livre n’est autre qu’une provocation contre un certain ordre des choses, bien établi dans les mœurs et croyances des sociétés occidentales. Le mot « indien » fait partie de ces mots génériques qui véhiculent un ensemble de préjugés et cachent toute la diversité des peuples indigènes. L’Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE) recense près de 900 000 indigènes sur le territoire brésilien, mais les situations de chaque tribu ou village sont très différentes. De la même façon, on a répertorié 180 langues indigènes, et si nombre d’entre elles font partie du même groupe linguistique tupi-guarani, il n’y a pas une seule langue tupi-guarani, comme certains enseignants et livres du Brésil pourraient nous le faire croire. J’ajoute que, dans ce contexte, une politique indigéniste ne peut être unilatérale. En effet, comment appréhender de la même façon une tribu n’ayant absolument aucun contact avec la civilisation (car de telles tribus existent encore) et le cas des villages indigènes urbains (« as aldeias urbanas »), installés dans la périphérie de grandes villes comme Manaus ou Belém ?
F. W. : Vous insistez beaucoup sur le rôle éducatif de votre littérature. Pourquoi cet aspect est-il si essentiel à vos yeux ?
D. M. : J’ai une formation d’éducateur, enseigner est ma première vocation. Devenir écrivain a été une façon de creuser cette veine éducationnelle, et cela est même mon point d’honneur : transmettre, éduquer à travers les mots. La littérature pour enfants est particulièrement adaptée pour remplir cette fonction éducative. Je fais de la littérature engagée, dans la mesure où mes livres sont animés par le désir de contribuer à une meilleure compréhension des uns et des autres, à une cohabitation plus équilibrée. Je n’écris pas au nom des peuples indigènes, pas même au nom de la tribu munduruku. J’écris simplement en tant que citoyen décidé à faire partager certains aspects des cultures indigènes, à améliorer les informations sur ces peuples, et à nourrir ainsi le dialogue au sein de la société brésilienne.
F.W. Et vous n’êtes désormais plus le seul écrivain indigène…
D.M. : Les pionniers de l’écriture indigène, vers les années 60, ne communiquaient qu’avec les membres de leur communauté, en particulier pour évoquer le monde occidental et faire découvrir certaines de ses particularités. Mais la littérature indigène à proprement parler a émergé dans les années 90, avec l’envie de s’interroger autour de cette question essentielle – « qui sommes-nous ? » – et de partager cette interrogation, d’ouvrir nos réflexions à l’ensemble de la société occidentale. Des indigènes se sont parallèlement distingués dans les arts visuels, nous aidant à transmettre nos façons de voir et de vivre, et à maintenir ainsi notre dignité. Les peuples indigènes, pour survivre et préserver leurs cultures, doivent aujourd’hui montrer qu’ils sont capables de maîtriser les technologies, et de dominer l’écriture. C’est pourquoi je me réjouis de constater que je ne suis plus l’un des seuls à écrire, puisqu’il y a maintenant près de trente auteurs indigènes, même s’ils sont encore peu connus.
F.W. : Au-delà de cette fonction éducative, votre littérature est aussi un travail sur les mots et l’expression, avec des contes vivants et poétiques. Comment concevez-vous ce travail littéraire et en quoi est-il différent ?
D. M. : La littérature indigène englobe des aspects que la littérature occidentale ne prend pas forcément en compte : il s’agit de restituer des savoirs et des arts variés, les mots doivent refléter le fond oral de ces cultures, et s’imprègnent aussi des gestes, des musiques, des danses. Nous avons d’ailleurs l’occasion de lire et chanter nos textes – poèmes ou contes – dans des « saraus », des réunions littéraires et musicales. Par ailleurs, un aspect fondamental qui différencie l’écriture indigène, c’est que je ne me contente pas de narrer les choses avec distance, comme quelque chose d’extérieur, et même si l’histoire m’est racontée par un tiers, je crois profondément en cette histoire. Je vis pleinement mes récits, je m’imprègne de ces histoires de la tradition orale. Ce sont des histoires que je recueille au sein de ma tribu, ou bien chez d’autres tribus, mais parfois j’invente aussi des contes à partir d’éléments de la mémoire indigène. La mémoire doit être ornée pour séduire le lecteur, il faut l’enrober d’actions et d’aventures. Et j’ajouterai une dernière chose : être indien, ce n’est pas être parfait, un indien est un être humain comme les autres, avec ses failles et défauts. Bien sûr, cela doit aussi apparaître dans mes livres pour éviter la création de nouveaux stéréotypes. Néanmoins, il existe une magie de la culture indigène, à partir de laquelle il est possible de créer.
F.W. : Comment êtes-vous perçu par les auteurs brésiliens, que vous côtoyez lors des rencontres littéraires ?
D.M. : Au début, lorsque j’étais invité à des événements tels que cette Foire de de Francfort, j’avais le sentiment d’être l’objet d’une sorte de discrimination positive. Une victime de la politique des quotas. Petit à petit j’ai appris à connaître les autres auteurs, et je me suis convaincu que l’on me conviait pour apporter réellement une autre perspective, avec une dimension qualitative.
F.W. : Et comment pourriez-vous situer votre place dans le panorama littéraire brésilien ? Je pense notamment à la question des influences, en particulier celle de Monteiro Lobato (1882-1948), grand classique de la littérature brésilienne pour la jeunesse…
Mes influences sont d’abord liées à des textes religieux, car j’ai passé ma scolarité dans une école religieuse. Puis l’anthropologie a été essentielle dans mon parcours. Des auteurs comme Darcy Ribeiro [grand anthropologue brésilien] ou Lévi-Strauss m’ont aidé à interroger ma propre culture ; ils sont des références dans le sens où ils ont permis une relecture de la société brésilienne. De façon générale, j’ai toujours été intéressé par les voyageurs et chroniqueurs qui sont allés à la découverte de l’autre. Quant à Monteiro Lobato, j’admire certains de ces textes, et il a beaucoup apporté à la littérature pour enfants. Mais je ne peux dire qu’il soit une influence très importante, et ce pour deux raisons : d’abord il n’est pas possible d’écrire de la même façon que Monteiro Lobato, il s’agit de trouver sa propre écriture ; et puis Monteiro Lobato a aussi contribué à former quelques stéréotypes sur les cultures indigènes, et à en donner une vision réductrice… Or c’est ce contre quoi ma littérature est bâtie.
F.W. : Vos écrits ont forcément une dimension politique. Quel regard portez-vous sur les politiques indigénistes et sur la posture de Dilma Rousseff ?
Les années Lula avaient marqué quelques évolutions, mais la situation s’est aujourd’hui dégradée, car Dilma Rousseff est obnubilée par les objectifs de croissance économique, au détriment des populations indigènes, mais aussi de la forêt amazonienne. Des projets de barrage hydro-électriques menacent des milliers de personnes, l’agro-industrie rogne sur des lieux de peuplement indigène, la police fédérale emprisonne et assassine des gens au mépris des Droits de l’Homme. C’est un contexte de guerre civile larvée et d’invasions internationales. Selon moi, on ne peut parler de démocratie authentique en ces circonstances. Je crois que c’est d’ailleurs une lecture hypertextuelle que l’on peut faire de tous mes contes : le peuple indigène existe, il est là, vivant, riche de cultures ancestrales. Je veux simplement que le Brésil nous écoute !
  • Facebook
  • Twitter
  • Delicious
  • Tumblr

À propos de francoisweigel

Il faut passer à travers les routes obscures de la forêt de Haguenau, ou traverser la ligne bleue des Vosges pour arriver jusqu'à ce bastion reculé, emmitouflé d'orgueil dans ses forteresses médiévales, et cerné par une couronne de vignes et de petits châteaux : Wissembourg. C'est là que je suis né, en 1987, et que j'ai passé toute mon enfance. L'angoisse du Hans Trapp, ce Père Fouettard alsacien qui a son fief dans un creux brumeux de la forêt, les récits merveilleux de ma grand-mère, les concours pour savoir qui mangerait le plus de dampfnudles, les confitures de ma maman, la cueillette des mirabelles avec mes chères sœurs, l'écoute de Coltrane et de Miles Davis initiée par mon frère, les parties de foot dans le stade légendaire des Turcos, les sorties à vélo vers le col du Pigeonnier, la vie d'élève sous l'œil bienveillant du moine Otfried et du roi Stanislas, deux figures tutélaires de Wissembourg,... Ce sont, parmi tant d'autres, des instants et des impressions qui me restent de toutes ces années, et qui ont forgé ma personnalité. Aller à Strasbourg, pour étudier, d'abord à Sciences Po la première année, puis en lettres modernes, c'était déjà toute une histoire, un grand voyage. Or ce grand voyage m'a mené loin, aiguisé par la curiosité et surtout par l'amitié... puisque j'ai ensuite vécu et étudié à Paris, Leon (en Espagne), et plus récemment à Rio ! Entre Wissembourg et Rio, c'est le chaud et le froid, le yin et le yang, le nord et le sud ; pourtant, ce sont aujourd'hui les deux grands pôles de ma vie, les deux aiguilles de ma boussole intérieure. La lecture est l’une de mes passions, avec cette soif de romans et de nouvelles ; écrire en est une autre. Dans le domaine du journalisme, si propre à éveiller notre curiosité, puisse ce blog me permettre de partager des enthousiasmes ou des coups de gueule, de faire fourmiller les sujets et les écrits, à la jonction de mes centres d’intérêt : l’observation de la société et notamment de ses petits recoins oubliés, le Brésil, l’Alsace, l’Espagne, la littérature, la musique, le sport et surtout le monde de la petite reine, la gastronomie, et tant d’autres espaces encore à explorer !